DOSSIER : Figures féminines du cinéma d'Amérique Latine

Jeunes femmes, Guatemala


Le cinéma d'Amérique Latine offre une large palette de personnages féminins. Si certains sont convenus- la femme fatale, la mère - on trouve de nombreux portraits réalistes et touchants qui interrogent la place des femmes dans la société, la violence dont elles font l'objet et leur désir de liberté. Les multiples domaines où elles interviennent font d'elles des personnages idéaux pour mettre en évidence les problèmes socio-culturels de l'Amérique Latine. Cette filmographie féminine souvent subversive montre que les personnages de femmes sont des porte-voix puissants pour relayer les demandes d'émancipation et de justice des sociétés latino-américaines.


Dans le cinéma de fiction d'Amérique Latine, on trouve des figures très diversifiées de personnages féminins.


Femmes sympathiques et farfelues comme dans Nada + de Juan Carlos Cremata Alberti où une jeune Cubaine employée dans un bureau de poste réécrit les lettres de ses concitoyens qui passent quotidiennement entre ses mains afin de leur enjoliver la vie. Heroïne de romance malicieuse et humoristique dans Amorosa Soledad de Martín Carranza et Victoria Galardi. Mais, aussi, femmes inquiétantes comme dans La Sainte Fille (La niña santa) de Lucrecia Martel où une adolescente agressée sexuellement par un homme va retourner la situation et faire de son agresseur une victime. Ou, comme dans Les Filles d'Avril, un film mexicain réalisé par Michel Franco, qui raconte le plan machiavélique d'une mère pour s'approprier l'enfant que sa fille de 17 ans vient d'avoir. On peut mentionner aussi le personnage de l'accusée dans Acusada de Gonzalo Tobal dont on n'arrive pas à déterminer s'il s'agit d'une tueuse manipulatrice ou d'une victime d’injustice.

Bien entendu, on trouve des figures convenues. La femme fatale, par exemple, est amplement évoquée dans le film d'Hector Babenco, Le baiser de la femme araignée, qui rend hommage aux figures féminines du cinéma hollywoodien des années 1940. On la trouve aussi dans Rosario d'Emilio Maillé où la belle Rosario Tijeras travaille comme tueuse à gages et prostituée pour un gang de Medellín. C'est encore la femme comme source inépuisable de désir que l'on trouve dans Les Épices de la passion (Como agua para chocolate) du mexicain d'Alfonso Arau : En 1910, au Mexique, une vieille tradition interdit aux cadettes de se marier pour qu'elles s'occupent des parents. C'est pourquoi Tita et Pedro ne peuvent s'aimer librement. Alors, Pedro, pour rester près d'elle, se marie avec sa sœur aîné et Tita, cuisinière hors pair, ne pourra exprimer son amour que par les plats qu'elle lui prépare.

La mère est une autre figure attendue de la féminité. Ainsi, le Brésilien Gustavo Pizzi, dans La Vie comme elle vient suit une mère de quatre garçons dont l’aîné s’apprête à quitter le domicile familial et dresse un joli tableau du quotidien d'une famille. L'Argentin Santiago Carlos Oves, dans Conversaciones con mamá, explore avec beaucoup de tendresse une relation mère-fils. Dans Leonera de Pablo Trapero, c'est le thème de la maternité dans un univers carcéral qui est abordé : Condamnée, Julia sait qu'elle ne pourra garder son fils près d'elle que quatre ans. Avec Les drôles de poissons-chats, Claudia Sainte-Luce s'inspire d'un souvenir personnel et évoque une femme courageuse, enthousiaste et chaleureuse qui sert de mère de substitution à une jeune femme. Enfin, C'est la vie (Así es la vida), réalisé par Arturo Ripstein propose une adaptation moderne du mythe de Médée.

Le cinéma d'Amérique Latine offre de touchants et réalistes portraits de femmes qui éclairent les multiples aspects de leur condition et de leur expérience.


Femme digne et résistante dans Une mère incroyable (Litigante) du Colombien Franco Lolli où l'héroïne, surmontant l'épuisement, doit faire face tout à la fois à un scandale de corruption, à la maladie de sa mère et aux nécessités de son fils. Femme blessée et amoureuse dans Comment t'oublier ? (Como esquecer) de Malu de Martino. Femme vitale dans Tourbillon (Girimunho) de Helvécio Marins Jr. et Clarissa Campolina : A 81 ans, Bastú vit au rythme des fêtes de son village et de son imagination. Un matin, elle découvre son mari décédé dans son sommeil. Malgré le deuil soudain, elle conserve son envie de s'amuser et de vivre.

On trouve ainsi de beaux récits de formation. Dans A deriva d'Heitor Dhalia, la jeune Filipa découvre avec peine l'infidélité de son père. Un événement qui n'est que le premier d'une longue série de révélations qui vont changer le regard de la jeune fille sur sa famille et sur elle-même. Dans Trois sœurs (Abrir puertas y ventanas) de Milagros Mumenthaler, Marina, Sofia et Violeta vivent seules dans la maison familiale à la suite du décès de leur grand-mère qui les a élevées et vont tenter, chacune à sa manière, de devenir adultes. Enfin, dans Rêves volés (Sonhos roubados) de Sandra Werneck, trois adolescentes d'une favela de Rio de Janeiro, belles, dures, coquettes, rieuses et débrouillardes font tout leur possible pour gagner leur indépendance.


Ces portraits féminins amènent à une réflexion sur la place des femmes dans la société.


Ainsi, l'Urugayen Rodrigo Plá, dans La demora (Le Retard), met en scène une jeune travailleuse d'une usine textile qui élève seule ses trois enfants et doit prendre en charge son vieux père atteint de la maladie d'Alzheimer. Dépassée et privée d'aide, elle abandonne son père sur un banc public... Dans La bonne réputation de la Mexicaine Alejandra Marquez Abella, ce sont les femmes de la bourgeoisie qui sont épinglées : Sofia, lors de la crise économique qui frappe le pays au début des années 1980, se retrouve ruinée. Elle fera tout pour sauver les apparences... Dans Notre enfant de l'Argentin Diego Lerman, c'est le problème socio-économique de l'adoption qui est traité : dans une société inégalitaire, la maternité devient un dilemme douloureux et difficile à résoudre.

Dans La visita, Mauricio López Fernández dépeint les tensions d'un foyer perturbé par la présence d'une jeune femme qui s'est réalisée à l'extérieur de ce dernier. Le réalisateur a voulu « montrer des femmes qui ne sont pas encore conscientes de leur propre liberté et de leur indépendance. Teresa ne quitte jamais sa maison, comme si quelque chose l'effrayait. Coya passe ses journées entières à s'affairer autour de son défunt mari, et les filles ne vivent que pour embêter leur frère.  ». L'influence des femmes restent tributaire de la figure masculine. La revendication de sa féminité peut devenir, dans un tel cadre, un acte d'émancipation. C'est ce qui est mis en avant dans Une femme fantastique du Chilien Sebastián Lelio : Marina, une jeune serveuse transgenre perd brusquement l'homme qu'elle aimait. Elle va devoir affronter la famille du défunt et prouver qu'elle est une femme forte, honnête et fantastique.


Nombre de films sont centrés sur les violences dont les femmes font l'objet.


Ainsi, le Mexicain Alfonso Cuarón avec son film Roma qui s'inspire en partie de sa propre enfance, livre un récit intimiste d'une enfance veillée par des figures féminines elles-mêmes maltraitées : la mère délaissée par son mari et, surtout, la nourrice indigène dévouée, Cleo, à laquelle ce film rend hommage. Dans São Bernardo de Leon Hirszman, le mariage est dénoncé comme une transaction financière et un acte de possession qui annule, pour l'héroïne, toute possibilité de réalisation personnelle. Diego Lerman, dans Refugiado parle de la violence conjugale. Une violence de genre qu'aborde aussi l'Argentin Santiago Mitre dans Paulina : Une jeune femme promise à une brillante carrière d'avocate, choisit de participer à un programme social en allant enseigner dans un village reculé et défavorisé. Les hommes qui l'entourent, son père et son fiancé, ne comprennent pas ce choix. Peu de temps après sa prise de poste, elle est agressée et violée par une bande de jeunes parmi lesquels elle pense identifier plusieurs de ses élèves. Elle décide cependant de maintenir son choix. Dans Fausta (La teta asustada) de la Péruvienne Claudia Llosa, c'est la violence de genre dans le cadre de la guerre civile qu'a connu son pays qui est traitée : Le film fait référence à une croyance populaire selon laquelle le traumatisme des femmes ayant subi un viol par des soldats serait transmis par le lait à ses enfants – le titre espagnol signifie « le sein effrayé ».


Ce questionnement sur la place et le traitement des femmes s'exprime par des récits d'émancipation.


L'Argentine Natalia Smirnoff montre dans Puzzle (Rompecabezas) comment une femme se libère en douceur de son rôle familial grâce à un don pour l’assemblage des puzzles. Florence Jaugey, dans La Yuma, met en scène une jeune fille d'un quartier pauvre de Managua qui est bien décidée à s'en sortir grâce à la boxe. Patricia Cardoso, dans Ana, dresse le portrait d'une jeune chicana tiraillée entre les traditions familiales et l'envie de prendre en main son destin. Le difficile chemin de cette émancipation est traité dans le film de Karim Aïnouz, La Vie invisible d’Euridice Gusmao, qui suit le destin de deux sœurs dans le Brésil des années 1950 : La première joue du piano et rêve d’entrer au conservatoire en Europe. Sage et disciplinée, elle se retrouvera assignée à un rôle domestique qui l'éloignera de ses aspirations musicales. La seconde, plus indépendante, s'enfuira avec un marin mais reviendra au bercail fille mère. Il faut mentionner aussi le joli film La camara oscura de María Victoria Menis dont l'héroïne invisibilisée par sa famille va être découverte par un photographe qui tombera amoureux de la richesse et la créativité de son monde intérieur. Une histoire qui interroge la notion de beauté.

Il est à noter par ailleurs que le cinéma latino-américain offre de beaux films qui mettent en scène des femmes qui traversent les difficultés de l'âge. Ainsi, dans Les héritières du Paraguayen Marcelo Martinessi, le personnage principal est une sexagénaire qui doit tout recommencer à zéro. Au fil du récit, on la voit prendre confiance en elle et chercher à ouvrir un nouveau chapitre de sa vie. Dans Gloria, le Chilien Sebastian Lelio choisit pour héroïne une quinquagénaire en pleine crise existentielle mais qui prend le parti de la vie. Dans La Fiancée du désert (La novia del desierto), Cecilia Atán et Valeria Pivato racontent l'éveil à la liberté de Teresa, employée de maison de 54 ans, qui avait passé sa vie, jusque-là, au service des autres et dans l’oubli d’elle-même.

Le thème de la libération sexuelle est lui aussi abordé dans le cinéma du continent. On peut mentionner, par exemple, le film brésilien La Vie peu ordinaire de Dona Linhares (Eu Tu Eles) d'Andrucha Waddington qui s'inspire d'un fait divers réel : dans un petit village perdu, une femme vivait avec trois hommes et les enfants qu'elle en avait eus. Une histoire qui n'est pas sans évoquer le fameux Doña Flor et ses deux maris de Bruno Barreto même si, ici, on ne retrouve pas de dimension fantastique.

Enfin, cette question de l'émancipation peut être abordée à travers des figures féminines historiques. On pense à Violeta (Violeta se fue a los cielos) d'Andrés Wood qui revient sur la vie engagée de Violeta Parra, chanteuse, poète et peintre, véritable icône de la culture chilienne. Mais on peut mentionner aussi Manuela Saenz de Diego Risquez qui donne la parole à la célèbre maîtresse de Simon Bolivar. Ou, encore Reaching for the Moon (Flores Raras) de Bruno Barreto qui revient sur la relation amoureuse de la poétesse Elizabeth Bishop et de l'architecte Lota de Macedo Soares, une femme libre et impétueuse.


Il est à noter enfin que dans nombre de films d'Amérique Latine, les personnages de femmes sont l'occasion de questionner ou de mettre en évidence un problème socio-culturel.


Il est par exemple un thème que l'on rencontre souvent dans le cinéma d'Amérique Latine : la condition servile. On le rencontre dans Rabia de Sebastián Cordero qui met en scène un couple d'immigrants sud-américains : José María, maçon, et Rosa, employée domestique. Suite à un accident qui a provoqué la mort de son contremaître, José María se réfugie dans la villa où travaille Rosa, sans rien dire à personne. Caché, il devient le témoin des abus dont est victime Rosa et sa rage grandit. On rencontre ce thème aussi dans Une seconde mère (Que Horas Ela Volta?) d'Anna Muylaert : Val, une quinquagénaire, travaille depuis dix ans comme domestique chez une famille bourgeoise de Sao Paulo. Une vie de dévouement bientôt contrariée par l’irruption dans le foyer de sa fille, ado sexy et émancipée, qui va révéler à sa mère son état d’extrême servilité. Et, on peut mentionner encore Les Bonnes Manières (As Boas Maneiras) de Marco Dutra et Juliana Rojas qui décline dans le genre fantastique le thème du rapport entre maître et esclave et les monstres qu'engendre cette relation.

Mais, on trouve de nombreux autres thèmes. La misère est ainsi traitée dans Le Ciel de Suely (O Céu de Suely) de Karim Aïnouz : Une femme met en place un plan audacieux pour s'en sortir ; elle organise une tombola dont elle est le lot. La fracture sociale est abordée dans Les dollars des sables de Laura Amelia Guzman et Israel Cardenas à travers la relation que nouent, en République dominicaine, une cliente française d'âge mûr et une jeune prostituée. Elle l'est aussi dans Central do Brasil de Walter Salles où le personnage féminin méprisant et aigrie qui tarde à venir en aide au petit garçon est à l'image du climat social dans lequel se déroule l'histoire. La fracture sociale se double d'une fracture ethnique. C'est ce que met en avant Madeinusa de Claudia Llosa : Dans un village perdu dans les Andes péruviennes, les festivités de la Semaine sainte se préparent. Les habitants font descendre Jésus de sa croix et lui couvrent les yeux. Jusqu'au dimanche de sa Résurrection, le péché n'existe plus. Madeinusa, la fille du maire du village est élue «Vierge» de la fête. Son père Don Cayo n'attendait que ce jour pour la déflorer. Mais l'arrivée du jeune Salvador, venu de Lima, va bouleverser le rite. Un film qui invite à réfléchir sur le syncrétisme culturel et religieux de la société péruvienne. Dans Aquarius de Kleber Mendonça Filho, c'est le problème de la corruption qui est traité à travers le combat que doit mener une femme contre un promoteur cupide. Un thème que l'on retrouve dans le thriller social Un monstre à mille têtes (Un monstruo de mil cabezas) : Alors que son mari malade a besoin d’un traitement d’urgence, Sonia se tourne en vain vers sa mutuelle. Face à la désinvolture et à la corruption, elle décide d'obtenir gain de cause par les armes. Ou, encore, dans Heli d'Amat Escalante : Estela tombe amoureuse d'un jeune policier impliqué dans un détournement de drogue. Une plongée dans un Mexique rongée par la violence.

Les personnages féminins servent le témoignage historique et politique. Par exemple, avec Nos mères (Nuestras madres), César Díaz évoque la mémoire douloureuse de la guerre civile au Guatemala à travers des mères aujourd'hui seules dépositaires d'une mémoire collective indispensable. Dans L'Histoire officielle (La historia oficial) de Luis Puenzo, c'est une femme qui va peu à peu admettre la culpabilité de la dictature et enquêter sur l'origine réelle de la petite fille qu'elle a adoptée, une enfant volée à des opposants politiques. Le film L'oeil invisible de Diego Lerman plonge, lui aussi, dans l'Argentine de la dictature : dans l'enceinte d'un lycée privé de Buenos Aires, María Teresa est une jeune femme chargée de faire respecter l'ordre martial dans l'établissement. Sa vie triste et étriquée est rythmée par sa routine répressive jusqu'au jour où le regard d'un de ses élèves la trouble. Pour observer le jeune homme de plus près, elle invente un complot subversif au sein de l'école qui justifie auprès de sa hiérarchie une surveillance accrue de sa part. Un mécanisme de terreur qui radiographie celui de la dictature même. Dans Les Sœurs Quispe, c'est la dictature chilienne qui est évoquée. Le film s'inspire d'un fait divers survenu en 1974, quinze mois après le coup d'Etat du général Pinochet : trois bergères andines de l'Altiplano – trois sœurs – se donnèrent la mort témoignant de l'abandon dans lequel le nouveau gouvernement laissait la communauté des indiens Coyas. On peut enfin mentionner Mariana de Marcela Said où une femme issue de la haute bourgeoisie chilienne tombe sous le charme de son professeur d’équitation, un colonel qui fut tortionnaire sous la dictature de Pinochet. Entre traité politique et drame psychologique, le film met à jour la complicité des civils avec la dictature.

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